Wikipédia au lycée Renoir

Enseignante en Lettres au Lycée Renoir de l’académie de Nice, Celia Guerrieri partage son expérience de Wikipédia dans le cadre d’un projet pédagogique avec ses élèves de seconde.

Je suis très sensible au partage extraordinaire de cultures et de savoirs que l’ère numérique nous permet.
A ce titre, Wikipédia apparaît comme l’un des plus formidables outils du début de cette ère: à la fois collaborative, libre, touchant à tout, et connue de tous. Au-delà de toute démarche pédagogique, ma démarche était une démarche militante: faire de mes élèves non plus des consommateurs de contenus, mais de véritables citoyens numériques qui participent à l’élaboration d’un savoir accessible par tous.

L’enseignant et Wikipédia, des relations sous tension

Wikipédia est loin de faire l’unanimité dans le corps enseignant. J’entends régulièrement les collègues pester contre Wikipédia, principalement en raison des flots de copier-coller dont les élèves nous inondent. J’entends aussi être régulièrement reproché à Wikipédia ne pas être fiable[1].
Pourtant, une étude faite aux États-Unis démontre récemment que si les enseignants découragent leurs étudiants d’y avoir recours, ils sont 87% à le faire eux-même[2]. Qu’en est-il en France?
En ce qui me concerne, je serais bien embêtée sans Wikipédia. Quand je prépare un cours (ce que je fais sur ordinateur), j’ai une page Wikisource ouverte pour avoir les textes que je veux vérifier, et une page Wikipédia ouverte pour avoir les faits que je veux vérifier. Ma préparation en amont a bien entendu inclus des ouvrages papiers spécialisés, mais dans l’élaboration du cours proprement dit, ce savoir savant est déjà « digéré ». Par contre, j’ai toujours besoin d’un point de détail, que je peux ainsi consulter sans guère d’efforts.

La différence n’est-elle pas que l’enseignant fait un recours raisonné à Wikipédia, alors que l’élève imagine de fausses attentes et pense que recopier « quelque chose d’intelligent », peu importe qu’il le comprenne ou pas, lui rapportera une bonne note?
Or, cela ne relève-t-il pas du travail de l’enseignant que de montrer la différence entre le perroquet savant et l’élève qui va utiliser les savoirs donnés pour les transférer dans une situation ou dans une pensée personnelle?
Nous reprochons à Wikipédia ce qu’il faut reprocher aux élèves: le mauvais usage d’un outil. Ce n’est pas le marteau qui a fait un trou dans le mur qu’il faut blâmer, mais celui qui tenait le marteau. Devons-nous alors cacher ce Wikipédia que nous ne saurions voir, ou au contraire leur expliquer comment se servir de l’outil?

Les professeurs-documentalistes font généralement un travail formidable sur ce sujet. Mais suffit-il? Leur parole pourtant experte a-t-elle du poids pour des élèves qui vont être
notés par un professeur différent dont ils pensent qu’il a des attentes différentes? Les quelques séances dont un professeur-documentaliste dispose sont-elles suffisantes pour explorer Corrélyce, Esidoc, Wikipédia, sans oublier la nécessaire formation à l’identité numérique sur les réseaux sociaux?

Et si l’enseignant prenait plutôt Wikipédia à bras-le-corps pour en faire un support pédagogique? Le numérique ne va pas disparaître, Wikipédia n’est sans doute que le premier signe d’une accessibilité immense aux savoirs. Si nous n’accompagnons pas nos élèves dans l’usage de ces savoirs pour qu’ils sachent s’en servir intelligemment, qui va le faire? Cela ne relève-t-il pas de nos missions?
Je crois qu’il ne viendrait à l’idée de personne de nier l’importance d’apprendre à un élève de collège comment se servir d’un dictionnaire. Pourquoi ne le faisons-nous pas pour Wikipédia qui, avouons-le, est beaucoup plus employé que le dictionnaire qui prend sans doute la poussière sur le coin d’une étagère?

« Mais je ne suis pas formé(e)! » sera une objection soulevée par de nombreux enseignants. Je ne le suis pas non plus. J’ai fait ce que l’on sait tous faire: j’ai créé un compte et je suis allée patouiller joyeusement, demander de l’aide de-ci, de-là. Suis-je formée pour autant? Non, mais je ne crois pas que l’on puisse être jamais
entièrement formée à quoique ce soit. Toutefois, arrive toujours un moment où il faut se jeter à l’eau dans la piscine et se dire qu’on améliorera sa nage en nageant.

Présentation du projet

Il s’agit d’une reprise du projet tel qu’il a été présenté initialement à l’Inspection, l’administration de l’établissement et l’association Wikimédia France.

Constats de départ

L’encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia est sans nul doute la ressource la plus utilisée par les élèves. Or, cette utilisation va souvent de pair avec une très grande méconnaissance de l’outil : qui écrit les articles ? Sont-ils fiables ? Comment les réutiliser dans un travail scolaire ? Quels droits d’auteur existe-t-il pour ces articles ?

Assez paradoxalement, les élèves croient fermement aux rumeurs « qu’il y a plein d’erreurs dans les articles de Wikipédia » alors qu’ils recopient aveuglément ce qui s’y
trouve, ou bien préfèrent aller choisir comme source le premier site indiqué par Google sans plus vérifier sa fiabilité.

De plus, la question du transfert et de la réutilisation des connaissances ainsi que de la recherche raisonnée, sont des objectifs importants dans ma progression pédagogique. Un désir de diversification des activités permettant d’y parvenir s’est fait ressentir, pour changer des traditionnels exposés, de certains exercices disciplinaires ou des activités
créatives proposées lors des deux trimestres précédents.

A cela s’ajoute le souhait de valoriser des compétences particulières à certains élèves : qualité d’expression, qualité de recherche, goût pour les activités numériques, goût pour le travail de la mise en page et la recherche esthétique de la forme écrite…
Le projet entre donc dans une démarche pédagogique de différenciation, mais aussi d’éducation au numérique, voire d’initiation au travail de recherche scientifique.

Objectifs du projet

  • faire des recherches documentaires et en exploiter les résultats ;
  •  comparer des textes, des documents ;
  • pratiquer l’écriture fonctionnelle et explicative ; évaluer une écriture fonctionnelle et explicative ;
  • utilisation des technologies numériques en rapport avec l’étude de la langue ;
  • développer et poursuivre les réflexions abordées lors de la séquence ;
  •  mettre en œuvre les réflexions abordées lors de la séquence ;
  • réflexion autour des enjeux du numérique, en particulier la question des droits d’auteur et la compréhension de la façon dont l’information est produite et diffusée ;
  • développer une pratique collaborative[3].

Les principes pédagogiques qui sous-tendent le projet

L’enseignant médiateur

Depuis deux ans, je travaille sur cette problématique et j’essaie de trouver des moyens diversifiés de l’appliquer, mais j’étudie aussi les effets sur l’apprentissage des élèves. Pour l’instant, le moyen le plus intéressant me semble être le travail de groupe. Il nécessite une gestion de classe différente et un apprentissage dans le savoir-être des élèves qui y sont souvent peu habitués et qui l’ont rarement pratiqué en Français. Les effets constatés certains sont une plus grande implication des élèves (à part un ou deux élèves, tous s’investissent dans l’activité et leur concentration est réelle et presque constante pendant les 50 minutes!), la création d’un échange facilité (les élèves timides prennent l’habitude de me parler et finissent par lever la main lors des cours frontaux). Malheureusement, étant TZR, je n’ai pas pu étudier les effets sur la mémorisation à long terme. A court et moyen termes, les effets sur la mémorisation me semblent positifs. Lors de ce projet, ma position de médiatrice porte essentiellement dans le travail de recherche, de sourçage, de reformulation. Les compétences du professeur-documentaliste viennent compléter les miennes. Nous restons tout de même dans une position de chercheurs, au même titre que les élèves, car ni le professeur-documentaliste ni moi n’avons une pratique réelle de contributrices à Wikipédia.

La différenciation

Les objectifs sont tirés du programme, la production finale s’y inscrit, ils s’appliquent tous néanmoins dans une activité en dehors des sentiers battus (même si le sentier a déjà été tracé par d’autres pionniers). Lors de ce projet, le rapport élève ↔ élève est bien présent ; la diversification des moyens utilisés pour atteindre les éléments du curriculum aussi ; la possibilité de se concentrer sur des éléments qui correspondent au goût personnel / aux compétences de l’élève aussi ; la production est valorisée (nécessairement puisqu’elle est diffusée très largement) ; la possibilité de se confronter à des tâches complexes en dehors de la zone de confort des élèves, mais dans un environnement rassurant, aussi.
Dans toutes mes expérimentations pédagogiques, tous ces éléments se sont jusqu’ici révélés très positifs pour les élèves, que cela soit pour l’amélioration des compétences disciplinaires ou pour le bien-être des élèves.

Classe, période et moyens

Le projet a été réalisé avec une classe de Seconde, sur l’heure d’AP hebdomadaire. La première séance était obligatoire pour tous les élèves afin de présenter le projet, de répondre aux questions des élèves, pour qu’ils puissent faire un choix éclairé. Le groupe d’élève participant effectivement était composé uniquement d’élèves volontaires.

Un temps long (dix séances) a été favorisé afin que l’outil soit mieux pris en main par les élèves.
J’ai également choisi de ne lancer ce projet qu’en fin d’année, ce qui m’a permis tout au long de l’année de poser des jalons sur la réflexion du copier-coller, du transfert des savoirs, etc.

Le projet a été réalisé en partenariat avec Mme Moulon, professeur-documentaliste du lycée Renoir. Toutes les ressources du C.D.I. ont été mises à contribution : documents papiers pour la recherche, ordinateurs pour les recherches et la production, espace de travail pour coordonner les activités des élèves. La communication avec des « Wikipédiens » chevronnés a été essentielle pour fournir de l’aide aux élèves, mais aussi pour les guider dans leur travail et leurs réflexions. Je me suis mise en rapport avec eux dans la partie Communauté de Wikipédia, mais aussi en utilisant Twitter. Ils m’ont alors conseillé de m’inscrire à la newsletter Education de l’association Wikimédia France.

Ils ont été d’une grande réactivité et d’une immense gentillesse: on m’a transmis des documents relatant des expériences pédagogiques, mais aussi une étude universitaire ; les Wikipédiens présents sur Twitter ont répondu à mes questions, à celles des élèves, que nous pouvions poser dans l’instant.
La pratique collaborative n’a donc pas été qu’une pratique élève ↔ élève, mais aussi enseignante ↔ utilisateurs spécialisés et groupe (m’incluant) ↔ communauté de Wikipédia.

Mise en œuvre envisagée dans le projet préparatoire

Présentation
Séance en classe entière. Le projet sera présenté aux élèves, ainsi que Wikipédia. A l’aide de Twitter, nous entrerons en communication avec un « Wikipédien » chevronné (utilisation de mon compte Twitter personnel, conversation vidéo-projetée) afin que les élèves puissent lui poser des questions sur l’outil ou les pratiques. Les élèves volontaires pour participer au projet seront invités à s’inscrire en fin de séance.
De l’autre côté du miroir
Après connexion avec le compte du groupe créé au préalable, nous irons découvrir la communauté Wikipédia et les possibilités offertes par le compte. Nous commencerons à travailler la syntaxe de Wikipédia à l’occasion d’une présentation dans le « Bistro du jour ».
La bac à sable
Nous poursuivrons le travail sur la découverte de la syntaxe en utilisant le Bac à sable. Nous mettrons en forme une lecture analytique faite en classe en la rédigeant entièrement.
Premiers pas
Chaque élève choisira une page. Il y relèvera les erreurs orthographiques, syntaxiques et factuelles qu’il corrigera. Il pourra, s’il le souhaite, étendre l’article ou le sourcer.
La modernité en poésie
A partir de la 5è séance, nous commencerons la création d’une page La modernité en poésie, page qui n’existe pas à l’heure actuelle sur Wikipédia et qui correspond à une
séquence faite en classe.

Déroulé des séances pour la création de la page « La modernité en poésie »

  • Réunion : nous vérifions dans l’historique si des modifications ont été apportées au travail que nous avons commencé à réaliser et nous discutons des raisons avancées, elles sont prises en compte pour modifications immédiates ; les élèves ayant travaillé en autonomie font part de ce qu’ils ont réalisé ; le professeur-documentaliste et moi
    assignons les tâches de chacun.
  • Tâches : chaque élève devra effectuer chaque tâche au moins une fois ; néanmoins, ils pourront ensuite ne revenir qu’à celle qu’ils auront préférée. Les différentes tâches :
  1. recherches sur supports papiers et supports numériques ;
  2. rédaction ;
  3. vérification orthographe, grammaire et syntaxe ;
  4. rédaction dans la syntaxe Wikipédia ;
  5. travail de sourçage ;
  6. recherches des droits ;
  7. recherche des illustrations ;
  8. travail de modifications en suivant les conseils laissés par la communauté wikipédienne
  • Réunion : chacun évoquera les difficultés rencontrées et fixera les prochains objectifs à accomplir. L’aspect collaboratif et la mise en commun des compétences et ressources est privilégié, afin d’être au plus proche du fonctionnement de Wikipédia.

Les principes pédagogiques qui sous-tendent le projet

J’ai rédigé ce déroulé des séances au fur et à mesure des semaines, plutôt que d’en faire un résumé à la fin du projet.

Séance 1 : présentation du projet
Après une brève présentation faite par le professeur-documentaliste et moi, j’ai vidéoprojeté la timeline de mon compte Twitter.
J’avais au préalable pris contact avec des Wikipédiens (tout d’abord en m’inscrivant moi-même sur Wikipédia, ensuite en joignant une liste de diffusion de Wikimédia, enfin en demandant aux Wikipédiens que je connaissais par Twitter) qui ont eu la gentillesse d’être disponibles pendant 15 minutes pour pouvoir répondre aux questions des élèves. Twitter a donc été notre outil de communication. Cette brève expérience m’a semblé particulièrement riche, car elle a permis aux élèves d’entrer en communication directement avec des personnes d’expérience, ce que nous n’aurions jamais pu faire sans cet outil numérique.
A l’issue de la séance, 5 élèves se sont portés volontaires. L’échange est visible sur cette page : http://storify.com/Celia_Guerrieri/projet-wikipediaseance-1

Séance 2 : premiers pas de l’autre côté du miroir
Seuls trois élèves étaient finalement présents: il semblerait que l’heure du lundi matin de 8h à 9h ait quelque peu tempéré l’enthousiasme. Le professeur-documentaliste était en stage et n’a pu se joindre à nous pour cette séance.

Après quelques difficultés techniques (nous n’avions pas accès au CDI bien que cela était prévu), nous avons créé un compte commun. Le compte est au nom de l’établissement afin qu’il puisse être repris l’année suivante pour un nouveau projet Wikipédia[4]. Le choix du nom d’utilisateur et du mot de passe a été laissé aux élèves afin qu’ils puissent ainsi s’approprier véritablement le compte.

Les élèves sont allés se présenter dans « Le Bistro du Jour »[5] et ils ont ensuite découvert la syntaxe de Wikipédia.
La syntaxe de Wikipédia est tout à fait particulière, et, il me faut bien l’avouer, un peu rebutante à mon goût. Il m’a semblé toutefois crucial que les élèves en passent par là afin qu’ils puissent ne pas être gênés par les éléments techniques plus tard. De la même façon, finalement, que le P.E. apprend d’abord à l’enfant à tenir le stylo et à le manipuler…
Ils ont néanmoins fait preuve d’enthousiasme et bonne volonté et la séance s’est déroulée dans une atmosphère très agréable.

La séance s’est terminé sur une activité à faire pendant les vacances: les élèves doivent retaper une lecture analytique que nous avons faite en classe et la mettre en page, sur une page de brouillon. Le compte étant commun, les élèves vont donc commencer à devoir travailler ensemble.

Séance 3 : « de plus en plus curieux ! s’écria Alice
C’est quand on voit que quatre élèves sont là, un pluvieux lundi matin de rentrée à 8h, que l’on se dit que le projet doit leur plaire! La séance a été orientée sur une reprise en main de la syntaxe pendant une petite vingtaine de minutes. Avec un ordinateur chacun, l’activité était tout de même plus enrichissante pour les élèves. Ils ont répondu aux discussions entamées avec eux par d’autres Wikipédiens, ont poursuivi leur travail sur le brouillon pour apprendre à faire un sommaire… Et en ont profité pour vérifier leurs règles d’orthographe!
Nous avons ensuite poursuivi sur la compréhension du système de modifications d’une page. J’ai proposé aux élèves de sélectionner la page de leur choix et d’effectuer des modifications: soit orthographiques ou syntaxiques, soit des ajouts d’information.
Un élève, plein de confiance en lui, se dirige vers la page sur la Seconde Guerre mondiale. Il en est vite reparti en constatant qu’il n’avait rien de plus à y ajouter. Il s’est à la place orienté vers Dragon Ball Z où il a pu faire un ajout et argumenter de cet ajout.

Deux élèves, après des errements, ont sélectionné la page consacrée à un jeu (MMORPG) où ils ont pu faire un ajout mineur et l’argumenter. La dernière élève n’a hélas pas su trouver, dans le temps qu’il nous restait, une page qui corresponde à ses compétences et dans laquelle faire des modifications.

L’objectif de cette seconde activité était d’abord de leur faire prendre conscience que Wikipédia, en tant qu’entreprise collaborative, attend une argumentation justifiant de chaque modification. Les retours qui seront faits sur ces modifications leur permettront ensuite de comprendre ce qui est ou n’est pas judicieux. Il s’agissait aussi de réinvestir le travail sur la syntaxe en se déplaçant dans la page « codée » ; enfin, l’activité leur a permis de prendre conscience de la masse d’informations qui se trouvent déjà dans Wikipédia et de leur fiabilité. Il était d’ailleurs assez amusant de voir l’élève qui avait au départ choisi la page sur la Seconde Guerre mondiale en train de
« scroller » en murmurant: « Ça, c’est juste… Ça aussi… Ça aussi… Ça, c’est juste… »

C’est lors de cette séance que je me rends compte qu’une heure, c’est trop court. Deux heures d’affilée seraient plus judicieuses. De plus, l’investissement des élèves me semblent les justifier.

Interlude :entre la sance 3 et la séance 4, des interrogations émergent

A présent que les élèves ont compris les grands principes de la syntaxe et du fonctionnement de Wikipédia, il est temps de lancer cette fameuse page sur la modernité en poésie.
Mais rien n’est moins facile. En effet, pour qu’une page soit maintenue sur Wikipédia, elle doit correspondre à un certain nombre de critères, définis dans la page Critères d’admissibilité des articles. Le problème n’était pas tant de trouver des publications sur le sujet (les publications dédiées sont rares, mais elles existent), non, le problème qui s’est posé à moi était le temps.

Quelques jours avant la séance, je réalise que nous aurions une heure pour:

  • que les élèves aillent consulter si les modifications qu’ils avaient apportées lors de la séance précédente avaient été maintenues ou pas, et si non, pour quelles raisons ;
  • que je leur présente en deux mots la modernité en poésie (décalage temporel entre la séquence prévue en classe et le lancement de la page: les élèves n’auraient donc lors de la séance 4 aucune idée de ce dont il s’agissait) ;
  • qu’ils commencent le sourçage ;
  • trouvent dans les sources quelques éléments signifiants ;
  • qu’ils les synthétisent ;
  • qu’ils les écrivent sur la page.

Tout enseignant comprend qu’il s’agit d’une mission impossible en une heure pour un groupe de quatre élèves de Seconde, malgré toute leur bonne volonté. Or, pour éviter la suppression intempestive de la page dès sa première semaine d’existence, il fallait qu’il y ait au moins quelques notions sur la page, correctement sourcées.

Après quelques échanges sur le « Bistro du jour »[6], il m’a été conseillé de créer la page, de mettre un bandeau d’avertissement signalant que la page était en cours d’élaboration, et de l’élaborer parallèlement sur un brouillon[7].

L’importance de la bibliographie a également été soulevée. J’ai décidé de faire une bibliographie préliminaire: les élèves n’ont pas encore véritablement l’habitude de ce travail ; mais je ne souhaite pas pour autant les en exempter complètement car cela leur sera utile pour leur T.P.E. l’année prochaine. Je vécus alors un court instant de doute où je me dis que cela fait tout de même bien longtemps que je n’ai pas lancé un projet qui me demande autant d’heures de préparation!
Je décide d’utiliser mes ressources personnelles et de marquer les pages utiles aux élèves. En effet, il s’agit d’ouvrages universitaires, mais importants pour le sourçage car écrits par des auteurs reconnus8. En revanche, je leur laisserai la charge de faire les recherches dans le fonds du C.D.I.

On me conseille enfin de solliciter un parrain ou une marraine. Cela me semble être une bonne idée, mais j’hésite. J’apprécie d’avoir de nombreux référents. Je ne sais pas non plus encore s’il faudrait mettre le parrain en rapport avec les élèves directement, ou avec moi: le parrain doit-il guider les élèves dans la conception de la page, ou bien doit-il me guider dans mon élaboration du projet et la façon de gérer l’équilibre entre les impératifs wikipédiens et la réalité pédagogique?

La difficulté que je rencontre ici est sans aucun doute liée au fait que le projet que je mène a rarement été mené au niveau lycée. Si des classes de lycées ont bel et bien mené des projets Wikipédia, il s’agissait pour l’essentiel de créer la page sur le lycée, de la ville dans laquelle il se situe… Des pages souvent supprimées ensuite par la communauté car elles ne correspondent pas aux critères de notoriété de l’encyclopédie collaborative. Il existe également un projet d’envergure, mais qui ne correspond pas à ce que j’essaye de mener. En revanche, la création d’une page sur une notion telle que je suis en train de la mener est un projet pédagogique déjà mené, mais par des groupes d’étudiants en université. Les compétences des étudiants sont différentes de celles de mes élèves de Seconde ; les problématiques pédagogiques posées à l’enseignant aussi[9].

Le problème principal est donc l’équilibre délicat entre la pédagogie et les exigences de Wikipédia. J’en déduis qu’il me faudrait donner la plus grande visibilité possible au bilan de mon projet : si d’autres bilans de projets identiques ont existé avant le mien, je n’y ai pas encore eu accès alors que j’en aurais bien eu besoin ; je souhaite alors que les enseignants qui souhaiteront se lancer puissent bénéficier de mon expérience. Je rencontre aussi un problème de positionnement personnel : j’ai envie de gérer moi-même les difficultés des élèves liées à l’outil, mais j’ai conscience des limites de mes compétences sur ce sujet.

Au final, je me décide à solliciter l’utilisateur Alexander Doria qui m’avait transmis un document dans ma recherche préparatoire à l’élaboration du projet autour de Wikipédia et des usages pédagogiques, et l’utilisateur Simon Villeneuve, Wikipédien et enseignant au Québec.

Séance 4 : lancement de la page (ou pas)
Nous commençons par aller voir ce qu’il est advenu de leurs modifications. Les élèves ont des questions sur l’historique des modifications auxquelles je ne peux répondre et, grâce à Twitter, nous obtenons une réponse immédiate d’Aude Mugnier qui était connectée.
Les élèves sont en tous les cas ravis de voir que leurs modifications ont été conservées. Il est à présent temps de lancer la page. Afin qu’ils comprennent tous de quoi ils vont parler, je leur propose une première recherche à partir du dictionnaire pour essayer d’élaborer ensemble le sens de ce que peut-être la modernité en poésie.

Je propose ensuite deux équipes: une équipe qui met la page en place (l’équipe codeurs) et une équipe qui commence à débroussailler la bibliographie (l’équipe chercheurs) pour
prendre des notes, commencer à réfléchir au contenu. Un élève commence à préparer un bandeau signalant que la page est une ébauche faisant partie d’un projet pédagogique. Il utilise comme modèle un bandeau qui m’a été transmis par Simon Villeneuve. Le second élève de l’équipe codeurs regarde rapidement comment créer les références, puis finalement se tourne vers la partie recherche en travaillant sur les sources disponibles sur internet.

Les deux autres élèves sont occupés à consulter les ouvrages que j’ai apportés et les ressources conseillées par le professeur-documentaliste. Elle nous a été d’une aide précieuse pour cette séance, apportant aussi son expertise sur la reformulation et la synthétisation.
Bien souvent, il me faut intervenir auprès des élèves: « Oui, c’est une bonne citation. Mais si on ne fait que citer, alors notre travail n’est pas une page de Wikipédia, mais une page de Wikiquote. Vous devez donc comprendre, puis reformuler. »

Nous avons donc commencé les choses sérieuses. Mais les élèves n’abandonnent l’ordinateur que bien après la sonnerie, lorsqu’ils ont fini ce qu’ils étaient en train de faire, un symptôme sûr que l’activité continue de leur plaire.

Séance 5 : « Qu’on lui coupe la tête »
Le projet continue son bonhomme de chemin.
T. fait son bandeau, n’y arrive pas, recommence. Sa compréhension du code est vague : il le recopie plutôt qu’il ne comprend son fonctionnement. Avec un petit coup de pouce de ma part, à la fin de la séance, nous avons un bandeau, même si ce n’est pas celui sur lequel nous étions partis à l’origine.
A. poursuit sa recherche de liens externes, rencontre des impasses, mais fait aussi des trouvailles.
T-A. et T., qui font les recherches pour proposer le contenu, avancent avec difficulté, mais ils avancent. Mme Moulon, le professeur-documentaliste, et moi les aidons. A la fin de la séance, ils ont l’amorce d’un introduction, même s’ils ont encore du mal à savoir comment ils vont organiser ce qu’ils vont mettre dans la page. Mais la fin de séance arrive, une fois de plus, trop tôt. Je décide de publier malgré tout, afin que les élèves puissent sentir que l’on avance, dans une démarche de gratification du
travail déjà accompli. Hélas ! Deux heures plus tard, la page est supprimée par un administrateur qui, confronté à une page vide, l’a légitimement faite disparaître.
Je contacte l’administrateur, je raconte la mésaventure sur Twitter. En moins d’une demi-heure, les Wikipédiens connectés sur Twitter me proposent une série de conseils très utiles (je découvre ainsi l’existence de la sous-page utilisateur) et l’administrateur me contacte également.
Il apparaît comme évident que j’ai voulu les faire publier trop tôt. Je retombe sur l’exercice de l’équilibre délicat entre pédagogie et fonctionnement de Wikipédia. La pédagogie me fait dire qu’une gratification est importante à ce stade pour les élèves. Le fonctionnement de Wikipédia ne peut se satisfaire d’une page vide. La page est de nouveau remise en ligne, très gentiment.
Malheureusement, lundi prochain est férié. Cela signifie que la prochaine séance n’aura pas lieu avant deux semaines. Je tente le tout pour le tout et j’envoie un e-mail aux élèves en leur proposant d’avancer dans le temps hors-classe : refaire le bandeau « En travaux », rédiger les liens externes, rédiger l’introduction. Il s’agit de ne pas abuser de la patience des Wikipédiens.
Bien qu’il s’agisse de quatre élèves motivés, je ne suis pas sûre qu’ils accepteront : nous sommes en fin de trimestre et en fin d’année scolaire, les sollicitations sont nombreuses. Néanmoins, je choisis de présenter la mésaventure non pas comme un malheur, mais comme un défi à relever… dans l’espoir qu’ils le relèveront !

Séance 6 : à petits pas
Nous allons en salle informatique en l’absence du professeur-documentaliste. Cela nous coupe l’accès aux ouvrages de référence et il me faut donc passer aux élèves mes propres cours sur le sujet que j’ai écrits et qui sont dans ma Dropbox. C’est assez gênant car bien que je les aie faits en m’appuyant sur les ouvrages cités dans la bibliographie, je serais bien embarrassée pour signaler ce qui vient de qui. Or, Wikipédia demande des éléments précisément sourcés. Nous verrons bien.
L’une des élèves a avancé dans sa prise de notes ; un autre a avancé individuellement la page de quelques lignes. Ce n’est pas mal, mais il me faut demander à une autre élève de corriger les fautes d’orthographe. Un élève est chargé de répondre au message que nous avons reçu, d’un Wikipédien qui s’impatiente légitimement de voir la page toujours vide. Si je comprends l’impatience des Wikipédiens, elle est en revanche difficilement compatible avec un travail scolaire qui ne bénéficie que d’une heure hebdomadaire. Les élèves avancent lentement, d’autant plus qu’ils sont face à une notion complexe pour eux. Il est certain que je n’aurais pas dû publier la page si tôt. Mais les élèves sont enthousiastes de la voir toujours en ligne.

Ces tâches effectuées, deux élèves partent sur la rédaction du contenu, un autre sur le sommaire, le dernier sur la rédaction des liens externes, puis de la bibliographie. J’avais heureusement déjà commencé à rédiger ce compte-rendu, sauvegardé dans ma Dropbox, et je peux ainsi leur donner les références exactes de la bibliographie.
L’enthousiasme des élèves en tous les cas ne faiblit pas : bien que leur conseil de classe du 3ème trimestre ait lieu jeudi prochain, ils sont prêts à venir le lundi d’après pour pouvoir poursuivre, voire finir le travail. Le projet a gagné la compétition face à la première grasse matinée des longues vacances d’été des élèves de Seconde (du moins en intention), ce dont je ne suis pas peu fière !

Séance 7 : « What a wonderful dream it had been »
Les quatre élèves sont là, enthousiastes, comme à leur habitude, et la dernière heure du projet commence sur les chapeaux de roues. Les élèves se dépêchent de boucler quelques lignes pour chacune des quatre parties qu’ils ont envisagées. Ils travaillent seuls, à deux bien plus souvent, s’interrompent pour rire tous les quatre : non seulement ils sont complètement dans une démarche collaborative, mais ils prennent un vrai plaisir à travailler ensemble. Je n’interviens plus que pour sélectionner les passages pertinents d’un ouvrage long ou lorsqu’ils me demandent mon avis pour une tournure de phrase ou pour évaluer la synthèse qu’ils font d’un extrait.
Malheureusement, la sonnerie retentit, comme toujours, bien trop tôt. Néanmoins, il y a de la matière dans les quatre parties et nous avons, tous les cinq, un sentiment d’aboutissement.

La séance se prolonge en classe entière. J’annonce aux élèves que la séance sera consacrée à une étude autour de la modernité en poésie. Pour ces études, je distribue d’ordinaire une « leçon » à lire dans le temps hors-classe ; puis en classe, les élèves en groupes répondent à des questions que j’ai préparées qui lient la « leçon » à un corpus de texte ou à une œuvre ; durant ce travail de groupe, je me déplace pour une aide « en côte-à-côte ».

Mais au lieu de leur distribuer ma « leçon », j’ouvre la page Wikipédia que je vidéo-projette et j’appelle les quatre participants au projet : ils viennent expliquer à leurs camarades non seulement comment ils ont travaillé, mais aussi ce qu’est la modernité en poésie. Chacun d’entre eux peut dire quelque chose de pertinent sur le sujet. Je donne alors une seule question aux élèves : « Les textes du corpus[10] appartiennent-ils à la modernité ? » et les quatre rédacteurs de la page sont invités à tourner dans la classe, de groupe en groupe, comme je le fais d’ordinaire, pour prêter main-forte aux élèves.
Chacun aide les groupes avec des remarques judicieuses, même si certains ont plus de facilité que d’autres dans cette tâche de restitution et de « tutorat ».
Très fiers, ils poseront à la fin pour une photo devant leur page vidéo-projetée au tableau.

Bilan

Les élèves

  • Savoirs

La page elle-même ne présente finalement que peu de contenu, mais la séance en classe a montré que chaque élément était parfaitement compris, acquis et qu’ils étaient capables de le restituer. Les élèves ont démontré, lors de cette séance face à la classe que non seulement ils maîtrisaient la notion, mais encore qu’ils étaient capables de situer chronologiquement les Romantiques par rapport au Parnasse et au Surréalisme, ou de donner des informations sur Baudelaire.
La difficulté principale était l’acquisition et l’appropriation d’une notion à la fois nouvelle et complexe pour des élèves de Seconde. Si, en tant qu’enseignante, je suis très satisfaite du résultat dans ce domaine-là, je ne peux pas occulter le fait que cela a été chronophage pour les élèves.
Je considère toutefois qu’il est bien plus intéressant de leur proposer de produire une page sur un sujet qu’ils ne connaissent pas encore : cela a attisé leur curiosité intellectuelle.

  • Savoir-faire

Bien plus emblématiques sont les savoir-faire. Les élèves ont appris à synthétiser un extrait de document ; à le sourcer correctement ; à écrire une bibliographie ; à comparer des résultats de recherche pour en tirer une synthèse pertinente ; à produire un écrit fonctionnel et explicatif en collaboration et en suivant une problématique ; à utiliser la syntaxe de Wikipédia.

De ce point de vue, le bilan est plus que positif. Ces éléments, pour certains fondamentaux pour l’exercice de la dissertation, me semblent révéler à quel point un tel projet serait un atout en aval de la préparation à cet exercice en classe de Seconde. Leurs qualités rédactionnelles ont sans le moindre doute progressé pour l’écrit fonctionnel et explicatif entre les premières séances et la dernière.

  • Savoir-être

Le groupe de quatre élèves était composé de trois élèves qui étaient d’ordinaire proches ; le quatrième, par nature plus exubérant et compétitif que les autres, a toutefois su s’intégrer sans problème dans le groupe. Malgré tout, il a eu dans les premiers temps quelques difficultés à collaborer et aimait s’occuper d’éléments qui impliquaient un travail individuel qui lui correspondait mieux.
Les élèves se sont appropriés le projet et l’ont particulièrement apprécié, comme en a témoigné leur présence constante.
La valorisation à travers la séance en classe leur a permis de ressentir de la fierté face aux regards impressionnés de leurs camarades, et je les ai régulièrement entendu dire qu’ils trouvaient formidable d’être les initiateurs de cette page, qui serait prolongée après eux.

  • Les Wikipédiens

La collaboration avec les Wikipédiens, que cela soit par l’intermédiaire de la page de Discussion, le Bistro, ou sur un réseau social, a été précieuse. Leurs conseils étaient avisés et ils m’ont apporté une aide fondamentale, souvent immédiate, dont je les remercie chaleureusement.

Il m’a semblé intéressant de demander l’avis des Wikipédiens sur cette page afin d’avoir un retour sur la forme, plus que sur l’aspect pédagogique. Sur Twitter, @Chaoborus considère qu’une partie du développement doublonne l’introduction. Par communication privée, le résultat est souvent loué, même si l’on me fait remarquer que la page contient des informations partielles, voire sommaires.

Je crois que l’intention du projet a été appréciée par la communauté de Wikipédia. Toutefois, il faut reconnaître que le résultat n’est pas à la hauteur d’une page « finie », ou produite par un utilisateur expert du sujet.

L’enseignante

  • Bilan pédagogique globale

Le résultat produit, fruit de nombreuses heures d’effort, me semble au-delà des attentes que l’on peut avoir d’un élève de Seconde, qui plus est sur une notion complexe qu’ils ne connaissaient pas à l’origine.
L’importance du travail de synthétisation et de sourçage est un travail essentiel en Lettres, que l’on retrouve dans d’autres matières, mais aussi à l’occasion des T.P.E.
Or, le projet a véritablement permis aux élèves de prendre conscience de cela et de le pratiquer.
Les élèves savaient que le regard bienveillant des Wikipédiens n’était pas loin, et cela les a poussé à respecter autant que possible la charte de l’encyclopédie concernant la synthétisation et le sourçage. Ils ont, là encore, produit un travail de qualité selon moi. Les incidences pédagogiques d’un tel projet sont importantes dans le cadre disciplinaire des Lettres, mais elles le dépassent, sans le moindre doute. Je considère ce projet comme réussi, et les erreurs et difficultés rencontrées ont été riches d’enseignement : elles ne seront pas reproduites la prochaine fois que je reconduirai ce projet.

  • Difficultés, obstacles, errements divers

La première difficulté a été dans l’élaboration du projet elle-même. Il n’a pas été simple de passer d’une envie pédagogique qui ressemblait fort à un caprice (« Je veux faire un projet Wikipédia ! ») à une mise en oeuvre cohérente.
Avec le recul, je considère aussi avoir fait une erreur de « débutante ». Au lieu d’avoir posé en premier les aspects pédagogiques, puis choisi l’outil le plus approprié, j’ai d’abord choisi l’outil. Les aspects pédagogiques ont été ensuite choisis, voire forcés ; d’autres ont émergé lors de la pratique. Néanmoins, la richesse pédagogique du projet m’est, pourrions-nous dire, violemment apparue au fur et à mesure, et il s’agit certainement d’un enrichissement pour une reconduite.
Il m’a en tous les cas été nécessaire d’avoir une connaissance au moins sommaire du fonctionnement de l’encyclopédie collaborative pour pouvoir anticiper les difficultés pratiques et pédagogiques qui émergeraient et donc envisager la progression. Or, je n’ai pu acquérir cette connaissance que par moi-même : l’enseignant qui souhaiterait se lancer dans un tel projet, s’il ne connaissait pas Wikipédia, devrait accepter qu’il lui faudra se former lui-même, même si la communauté de Wikipédia est d’une aide et d’une disponibilité précieuses.
De cela a découlé une deuxième difficulté car le fonctionnement de Wikipédia repose sur un ensemble de règles strictes (je pense en particulier à celle du sourçage et à celle des critères de pertinence de l’article). Si la progression dans le projet initial semblait simple une fois fixée, le cadre temporel d’une heure devenait un obstacle, le sourçage devait s’appuyer sur des ouvrages d’un niveau parfois trop élevé pour les élèves et qui nécessitaient de ma part une « prélecture » pour leur en pointer les passages pertinents et les expliquer, etc. Un tel projet me semble nécessiter deux heures d’affilée.

La troisième difficulté a été mienne. Alors que je croyais avoir l’humilité nécessaire et avoir effectué une véritable transition vers une position « d’enseignant-médiateur », j’ai réalisé que c’était encore une transition inaboutie, accomplie pour certaines activités, mais pas pour toutes. La délégation nécessaire de l’aide apportée à un parrain a été un moment important où j’ai dû « lâcher prise », un acte que j’avais déjà accompli en classe (en particulier autour des lectures analytiques), mais finalement, pas tant que ça sur ce projet. C’est donc ma position d’enseignante qu’il a fallu réinterroger en cours de projet : je pouvais « lâcher prise » totalement sur certaines activités, mais fondamentalement, intrinsèquement, je « m’accrochais » encore.

La quatrième difficulté était plus d’ordre pratique. La page était une ébauche, abordant le sujet, afin qu’elle puisse être complétée plus tard. Bien souvent, les ouvrages plus généralistes suffisaient[11]. Mais parfois le fonds papier du C.D.I. m’a semblé insuffisant. L’obstacle a été surmonté en apportant certains des ouvrages que je possède. Deux remédiations me semblent possibles : enrichir le fonds du C.D.I. au préalable, en partenariat avec le professeur-documentaliste ; ou choisir un sujet moins spécialisé.

L’action sera-t-elle reconduite?

Il s’agit sans le moindre doute d’un projet que je répéterai. Néanmoins, j’essaierai autant que possible d’y apporter des modifications, pour la plupart tirées des difficultés rencontrées. D’autres aspects me sembleraient également bienvenus.

L’importance de Baudelaire pour le sujet retenu, la modernité, m’a fait regretter de ne pas avoir trouvé le moyen de faire intervenir mes élèves de 1ère. En effet, ils étaient au même moment en train de travailler sur Les Fleurs du Mal. Malheureusement, la problématique que j’avais retenue pour l’étude de cette oeuvre complète n’abordait qu’à peine la modernité et il y avait des incompatibilités d’emploi du temps avec les 2ndes. Il s’agit là de quelque chose que j’aurais dû prévoir à l’avance pour l’intégrer à la séquence des Premières.

Ce travail croisé entre deux classes me semblerait néanmoins porteur et lors de mon prochain projet Wikipédia je souhaite l’introduire, bien que je ne sache pas encore comment.

Lors de discussions entre utilisateurs de Wikipédia, on m’a signalé la Wikiversité qui m’a semblé être un lieu propice aux échanges, mais plus probablement pour les projets à long terme. Faire de Wikipédia le support de projets à long terme, en partenariat avec les professeurs-documentalistes et pouvant impliquer plusieurs groupes différents d’élèves, qui, par le biais de la Wikiversité, pourraient ainsi trouver le moyen de communiquer avec des étudiants et élèves de toute la francophonie, est une voie que je trouve très séduisante.

La seconde dissertation faite en fin d’année scolaire par mes élèves de Seconde a révélé, outre d’autres difficultés, que les élèves ne cernaient pas la différence entre un collage
d’exemples et une réflexion, entre un plan mené sur des idées et un plan mené sur des exemples… Ou s’ils la comprenaient, en tous les cas, qu’ils ne savaient pas l’appliquer. Or, la création de la page Wikipédia a été l’occasion pour les élèves de précisément ne pas faire ces erreurs : la lecture des sources, puis leur synthétisation, enfin leur intégration dans une problématique de page a été justement l’occasion répétée de travailler sur ces notions.

Il m’apparaît donc qu’un projet Wikipédia, mené antérieurement à la découverte de l’exercice de la dissertation, serait particulièrement pertinent pour appréhender ces éléments.

Le prolongement du projet ne s’inscrit donc pour moi pas seulement dans les formes diverses qu’il pourrait prendre, mais aussi dans la progression pédagogique de l’année, en lien avec la préparation aux exercices de l’E.A.F.

Pérennité du projet dans l’établissement

Le professeur-documentaliste, Mme Moulon, pense soumettre le projet pour qu’il soit reconduit comme projet d’A.P. l’année prochaine. Malheureusement, aucun enseignant, à son exception, ne semble à ce jour intéressé.

Bibliographie

Sur les projets pédagogiques autour de Wikipédia

Sur la modernité en poésie

Il s’agit des ouvrages de référence utilisés par l’enseignante, mais aussi des ouvrages plus généralistes qui ont été consultés par les élèves.
BERTRAND Jean-Pierre et DURAND Pascal, Les Poètes de la modernité : de Baudelaire à Apollinaire, Seuil, 2006.
BERTRAND Jean-Pierre, La Modernité romantique : de Lamartine à Nerval, Les Impressions nouvelles, 2006.
BRUNEL Pierre et HUISMAN Denis, Littérature française : Des origines à nos jours, Vuibert, 1999.
JACKSON John Edwin, La Poésie et son autre. Essai sur la modernité, José Corti, 1998.
TADIÉ Jean-Yves, Introduction à la vie littéraire du XIXè siècle, Pocket, 2006.
VAILLANT Alain, La Poésie, 128, Nathan Université, 1996.

Sur la pédagogie

ALEXANDRE Danielle, Anthologie des textes-clés en pédagogie, ESF Editeur, 2010.
BARTH Britt-Mari, L’apprentissage de l’abstraction, Retz, 2001.
TARDIF Jacques, L’évaluation des compétences. Documenter le parcours de développement, Chenelière Education, 2006.
TOMLINSON Carol-Ann, Vivre la différenciation en classe, Chenelière Education, 2009.
Ces ouvrages pédagogiques ont servi de support à ma réflexion en particulier autour des pratiques collaboratives.

Références

[1] Je n’ai encore jamais rencontré d’erreurs factuelles dans les pages que j’ai visitées sur des sujets que je maîtrisais, même si je me suis trouvée face à des points dont on pourrait débattre en ce qui concernait tel ou tel auteur.
[2] Compte rendu de l’étude sur zdnet.
[3] Ces objectifs s’appuient sur les programmes et accompagnements de Français en lycée.
[4]  Etant TZR, je ne serai probablement plus dans cet établissement à la rentrée prochaine. Je laisse ce projet derrière moi pour qu’il soit repris par d’autres avec grand plaisir… Et j’ai l’ambition de le reproduire ailleurs!
[5] Daté du 8 avril 2013 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Le_Bistro/8_avril_2013
[6] Daté du 1er mai 2013 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Le_Bistro/1_mai_2013#Projet_d.27enseignante_.28suite.29
[7]J’évoque ici d’un brouillon de page fait sur Wikipédia, et non pas d’un brouillon papier. Le brouillon papier sera par contre utilisé par les élèves qui chercheront des sources et références.
[8] J’ai sélectionné les plus généralistes et abordables : Tadié, Introduction à la vie littéraire du XIXè ; Brunel et Huisman, La littérature française des origines à nos jours ; Vaillant, La Poésie.
[9] La plupart des projets menés sont visibles sur la page : http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Projets_pédagogiques/Projets
[10] Le corpus comprenait « Les ponts », de Rimbaud ; « Le Pont Mirabeau », d’Apollinaire ; « C » d’Aragon.
[11] L’ouvrage d’Alain Vaillant, intitulé La Poésie et paru dans la collection 128 a été une ressource précieuse pour les élèves.

Texte sous licence CC-BY-NC-ND

Publié dans Retours d'expériences

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